Un professeur de l’UQAM s’intéresse à la dépendance au travail
Le 12 novembre 2025 – Dans le cadre d’un projet de recherche bénéficiant d’une subvention Développement savoir du CRSH, le professeur du Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Yanick Provost Savard, et ses collègues Julie Ménard, Irène Samson (Université de Sherbrooke) et Nicolas Gillet (Université de Tours) s’intéressent à l’ergomanie, ou workaholisme selon le vocable emprunté à l’anglais.
«L’ergomanie se définit comme une dépendance au travail caractérisée par un surinvestissement dans cette sphère de vie», précise le professeur Provost Savard, spécialiste en psychologie du travail et des organisations. L’engagement et la motivation définissent bien souvent une relation positive à un emploi… jusqu’à un certain point poursuit-il. «Lorsqu’une personne se met à accumuler les heures consacrées au travail au-delà de ce qui est attendu, qu’elle n’arrive plus à se détacher psychologiquement de ses dossiers le soir et le week-end, et qu’elle culpabilise ou même angoisse à l’idée de ne pas travailler, on entre en zone trouble, voire néfaste pour son bien-être.»
Les études nord-américaines avancent qu’il y aurait entre 17 et 18 % des travailleuses et travailleurs qui atteignent, à un moment ou à un autre de leur parcours professionnel, un seuil de surinvestissement au travail.
L’ergomanie en quatre dimensions
Le nombre d’heures dédiées au travail n’est pas le seul signal d’alarme. Certaines personnes qui travaillent 40 heures par semaine sont obsédées par le travail. «À l’inverse, d’autres travaillent 70 heures sans présenter de signes de dépendance», note Yanick Provost Savard, qui dirige le Laboratoire de recherche sur les sphères de vie et le travail.
Les études antérieures ont identifié quatre dimensions à l’ergomanie: comportementale, cognitive, motivationnelle et émotionnelle. «Si les quatre dimensions sont présentes chez une personne, on parle d’ergomanie sévère», précise le professeur.
La dimension comportementale est la plus facilement observable, puisque c’est le fait d’une personne qui consacre plus d’heures au travail que les autres, au-delà de ce qui est demandé par ses supérieurs.
«La dimension cognitive consiste à avoir des pensées persistantes incontrôlables à propos du travail, à ruminer, à ressentir une incapacité globale à s’en détacher psychologiquement», explique-t-il.
La dimension motivationnelle est la pression ressentie à travailler, tandis que la dimension émotionnelle se caractérise par l’apparition d’émotions négatives, d’anxiété ou de culpabilité lorsqu’on ne travaille pas, notamment le week-end et le soir (pour les emplois de jour).
Même si l’objectif de l’étude n’était pas d’établir un lien entre l’ergomanie et l’épuisement professionnel, les risques sont plus élevés de voir survenir le second lorsque les comportements dénotent la première.
Identifier les sources de l’ergomanie et ses ramifications
Les deux objectifs du projet de recherche sont d’identifier les sources de l’ergomanie dans les milieux de travail et d’évaluer ses ramifications négatives dans la vie personnelle. «Pendant six mois, de novembre 2024 à mai 2025, nous avons interrogé 311 travailleuses et travailleurs québécois à temps plein à l’aide de trois questionnaires en ligne, explique le chercheur. Nous voulions vérifier si les sources identifiées au temps 1 prédisaient l’ergomanie au temps 2, elle-même prédisant les ramifications négatives au temps 3.»
Le projet de recherche ne visait pas à «diagnostiquer» les participantes et participants, insiste-t-il, mais à mieux comprendre le contexte dans lequel une personne en vient à se surinvestir dans son emploi.
Climat de travail
Les résultats préliminaires pointent principalement vers deux sources de l’ergomanie. «Il y a d’abord le climat de surinvestissement au travail, c’est-à-dire la perception que l’environnement de travail encourage l’implication excessive, notamment sous forme de temps supplémentaire, indique Yanick Provost Savard. Par exemple, plusieurs répondantes et répondants ont affirmé être en accord avec l’affirmation selon laquelle faire du temps supplémentaire était important pour obtenir une promotion dans leur milieu de travail.»
Les attentes du supérieur immédiat sont une autre source. «C’est le cas de figure où, par exemple, le supérieur encourage ses employés à répondre à leurs courriels le soir et/ou les fins de semaine, illustre le chercheur. Cela rejoint une autre de mes thématiques de recherche, soit le brouillage des frontières entre le travail et la vie personnelle.»
Une bonne façon d’éviter cette situation est d’adopter une entente ou une politique de déconnexion, souligne le chercheur. «On peut aussi identifier les modes de communication à prioriser selon le moment de la journée», ajoute-t-il.
Des conséquences négatives sur la vie sociale
Les études antérieures portant sur les conséquence négatives de l’ergomanie ont relevé des impacts délétères sur la satisfaction au travail, voire sur la performance ainsi que sur la santé des individus et sur leur vie familiale. «Notre étude démontre que l’ergomanie est également associée à une diminution de la satisfaction par rapport à deux autres sphères de la vie des individus, soit les loisirs et les amitiés», souligne Yanick Provost Savard.
Une conférence pour les organisations
L’équipe de recherche, qui compte aussi sur la contribution des auxiliaires de recherche et doctorantes Dana Bonnardel, Émilie Provost-Cardin et Vicky S. Mérette, poursuivra les analyses au cours des prochains mois tout en amorçant le processus de mobilisation des connaissances. «Nous développons une conférence sur l’ergomanie que nous offrirons dès l’hiver prochain», note le professeur, qui invite les organisations intéressées à le contacter directement par courriel pour en savoir davantage.
L’intérêt pour le sujet du surinvestissement au travail ne risque pas de se tarir de sitôt, surtout avec le télétravail de plus en plus répandu, qui brouille les frontières entre travail et vie personnelle. «Un des enjeux soulevés par les participantes et participants à notre étude est la perception de manquer de temps, tant au travail qu’à la maison, pour accomplir toutes les tâches de leur quotidien. Cela mérite que l’on s’y attarde», conclut-il.
Cet article a d’abord été publié dans Actualités UQAM le 4 novembre 2025.
– 30 –
Source :
Joanie Doucet
Conseillère en communication
Division des relations avec la presse et événements spéciaux
Service des communications
Tél.: 514 987-3000, poste 3268
Cell.: 514 297-2771
doucet.joanie@uqam.ca