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Géolocaliser la pandémie? – Sébastien Gambs analyse les enjeux éthiques des applications de pistage des individus infectés par la COVID-19.

Le 7 mai 2020 – Bip! Bip! Bip! Vous buvez tranquillement votre café et, soudainement, votre téléphone intelligent sonne l’alerte. Ce signal vous indique que vous avez croisé – à moins de deux mètres de distance – une personne atteinte de la COVID-19 au cours des derniers jours et que vous devez subir un test le plus rapidement possible. Réalité ou science-fiction?

Dans le but de limiter la propagation du coronavirus et de guider les stratégies de déconfinement, différents pays dans le monde, dont le Canada, recourent déjà ou envisagent de recourir à différents types d'applications. Celles-ci permettent, par exemple, de partager des données de géolocalisation, de suivre les déplacements et les interactions sociales d’individus pour savoir s’ils ont été en contact avec une personne infectée par la COVID-19, ou encore d’alerter les autorités en cas de non-respect d’une consigne d’isolement, en vérifiant, entre autres, les sorties à l’extérieur du domicile.

En Asie, par exemple, plusieurs pays ont mis au point des méthodes de contrôle de la propagation de la maladie dans la population. En Corée du Sud, les autorités retracent à la minute près le parcours de chaque personne infectée par le virus. Par quel restaurant, magasin ou bus elle est passée. Les Chinois ont dans leur téléphone portable une application qui atteste de leur santé ou de leur niveau de risque auprès des autorités. Hong Kong a imposé des bracelets électroniques à tous les voyageurs qui arrivent de l’étranger afin de les surveiller pendant 14 jours de quarantaine.

Ces outils technologiques dits de «traçage» ou de «pistage» suscitent des inquiétudes concernant le droit au respect de la vie privée des citoyens et la protection des renseignements personnels. Est-ce que le contexte de crise sanitaire justifie que l’on porte atteinte à ces droits en ayant recours à de telles applications?

«Dans le contexte actuel d’urgence, nous devons trouver un équilibre entre la protection de la santé publique et le respect de la vie privée des individus, un droit démocratique fondamental», souligne le professeur du Département d’informatique de l’université du Québec à Montréal (UQAM) Sébastien Gambs, L’expérience nous apprend que lorsque des outils technologiques sont déployés à grande échelle, il est ensuite très difficile de faire marche arrière, rappelle-t-il. «Un dispositif exceptionnel risque toujours d’être normalisé. Lors des derniers attentats terroristes en France, des mesures qualifiées de temporaires, qui suspendaient certaines libertés, ont été prolongées. Une situation de crise n’autorise pas dans tous les cas que l’on remette en cause des droits fondamentaux.»

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en analyse respectueuse de la vie privée et éthique des données massives, Sébastien Gambs a participé récemment aux travaux du comité de travail spécial de la Commission de l’éthique en science et en technologie sur les projets d’application de traçage. Le 22 avril dernier, ce comité a remis au gouvernement du Québec un document intitulé «Rapport sur les conditions d’acceptabilité éthique d’une application mobile intégrant l’intelligence artificielle pour la surveillance de la COVID-19 au Québec».

Géolocalisation de données
Présentement, plusieurs entreprises privées, telles que Google et Apple, travaillent sur différents projets d’application de traçage, mais deux approches semblent retenir davantage l’attention des autorités gouvernementales: la géolocalisation de données basée sur le GPS des téléphones intelligents et l’utilisation de la technologie Bluetooth.

«Particulièrement intrusive, la géolocalisation permet d’envoyer à intervalles réguliers des positions GPS à l’application, fournissant plusieurs informations sur une personne, observe le chercheur. Il est ainsi possible de savoir où elle habite et où elle travaille, de connaître les commerces, les installations sportives, l’hôpital ou les lieux de culte qu’elle fréquente. Au Canada, la Commission d’accès à l’information souligne que ces données de géolocalisation à forte inférence ne devraient pas être collectées ou ne l’être qu’avec une extrême précaution.»

Les positions GPS enregistrées par le téléphone ne sont pas nécessairement toujours précises. «Dans le centre-ville de Montréal, où l’on est entouré par plusieurs édifices, il est possible qu’il y ait une erreur de plusieurs mètres dans la mesure de proximité entre deux individus, remarque Sébastien Gambs. On peut être plus proche que ne le détecte l’application ou, au contraire, recevoir un signal disant qu’on a été tout près d’une personne, alors que ce n’était pas le cas. Enfin, le GPS ne fonctionne pas à l’intérieur des bâtiments, du métro ou d’autres espaces souterrains.»

La technologie Bluetooth
Déjà utilisée à Singapour et lancée tout récemment en Australie sous l’appellation COVIDSafe, la technologie Bluetooth, considérée comme moins intrusive et plus précise, suscite beaucoup d’intérêt dans des pays comme le Canada, la France et l’Allemagne.

«Ce système ne sert pas à connaître la position géographique d’une personne et à la suivre dans le temps, mais à échanger des données de courte portée entre deux appareils mobiles, explique le professeur. Quand on capte le Bluetooth d’une autre personne, c’est que celle-ci se trouve à proximité.» Si une personne est déclarée positive au coronavirus, elle devra notifier l’application qu’elle est porteuse de la maladie, sans pour autant que son identité ne soit dévoilée. À partir de là, tous ceux qui l’ont croisée seront avertis de manière rétroactive. «Cela dit, le protocole Bluetooth a connu des failles de sécurité, indique Sébastien Gambs. Une personne mal intentionnée pourrait profiter d’une faiblesse du protocole pour installer un logiciel malveillant sur un téléphone ou en prendre le contrôle.»

Se dirige-t-on vers une application unique à l’échelle d’un ou de plusieurs pays ou vers une sorte d’interopérabilité entre des applications différentes afin de récolter une masse critique d’informations, comme l’envisage le gouvernement fédéral du Canada? «L’enjeu de l’interopérabilité pourrait devenir important à partir du moment où l’on s’engage dans un déconfinement total, note le professeur. Un format standard de données minimales pourrait être nécessaire, mais chaque province risque de vouloir choisir la manière dont les données seront récoltées ou gérées, ce qui soulève des enjeux de juridiction.»

Principes de base
Les applications de traçage suscitent des questions sur le type d’informations personnelles pouvant être collectées, sur la façon dont elles seront utilisées et sur les circonstances dans lesquelles elles seront divulguées. Quelle que soit la technologie utilisée, des principes de base en matière de protection de la vie privée devront être respectés, insiste Sébastien Gambs.

«Il importe que les données sensibles fournies par un individu soient stockées localement sur son téléphone plutôt que sur un serveur central qui conserverait les traces de ses interactions, avec les risques de fuite de données que cela comporte.»

On doit prôner une approche volontaire reposant sur le consentement des citoyens, poursuit le chercheur. «C’est un enjeu d’acceptabilité sociale. Les gens risquent de se rebeller si jamais un gouvernement décide d’imposer l’installation d’une application de pistage. Certaines personnes pourraient être tentées de ruser avec le système en envoyant de fausses données ou en laissant leur téléphone à la maison quand elles sortent à l’extérieur.»

S’il n’y a pas d’adhésion de la part de la population, l’impact sur le contrôle de la pandémie risque d’être minime. «Le succès de l’application dépend évidemment du pourcentage de la population qui l’adoptera, dit Sébastien Gambs. Il faudrait, estime-t-on selon certaines sources, qu’au moins 60 % de la population accepte de l’installer pour que ce soit efficace.»

Enfin, le fait que les renseignements fournis soient anonymes et ne puissent pas être conservés une fois la crise sanitaire passée constituent d’autres enjeux importants. «Si les données sont décentralisées et contrôlées par l’utilisateur, il sera d’autant plus facile de les faire disparaître», soutient le professeur.

Un débat de société
S’il faut en croire les informations véhiculées dans les médias, une douzaine de projets d’application menés par des acteurs privés seraient en voie d’élaboration au Québec et au Canada. «Ma crainte, compte tenu du contexte d’urgence, est que l’on se retrouve devant une décision en faveur de tel outil technologique sans que cette décision n’ait fait l’objet d’un débat de société, souligne Sébastien Gambs. En Europe, des groupes de chercheurs insistent sur l’importance de la transparence. Les démarches entamées ainsi que le fonctionnement des différents protocoles envisagés sont publics. C’est d’autant plus important qu’on risque d’abréger les délais habituels d’appels d’offres et d’évaluation. Il ne serait pas étonnant qu’une application voit le jour au Québec ou Canada au cours des prochaines semaines.»

Cet article a d’abord été publié dans le portail de nouvelles Actualités UQAM, sous le titre «Géolocaliser la pandémie? – Sébastien Gambs analyse les enjeux éthiques des applications de pistage des individus infectés par la COVID-19.»

Lire également la : Série COVID-19: tous les articles - Les nouvelles sur la situation à l'Université entourant la COVID-19 et les analyses des experts sur la crise sont réunies dans cette série.

Le professeur Gambs figure sur la liste Experts de l'UQAM - COVID-19 

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*Le professeur Sébastien Gambs est disponible pour des entrevues

Source : Rose-Aline LeBlanc, conseillère en relations de presse
Division des relations avec la presse et événements spéciaux
Service des communications
Tél. : 514 987-3000, poste 2248
leblanc.rose-aline@uqam.ca
twitter.com/RoseAlineLeBlan

 

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