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Communiqués de presse

En Haïti, les enfants de la rue sont régulièrement victimes d'agressions sexuelles de la part des travailleurs étrangers.

5 mars 2018

Les récents scandales sexuels mettant en cause des travailleurs humanitaires d'Oxfam et de la Croix-Rouge ne surprennent guère Jude-Mary Cénat. Le chargé de cours au Département de sexologie, dont la thèse de doctorat portait sur les traumas et la résilience suivant le tremblement de terre en Haïti, en 2010, a eu l'occasion de recueillir les témoignages des enfants de la rue de Port-au-Prince. Ce qu'il a entendu le révolte. «Il y a clairement un problème de pédophilie au sein de plusieurs organisations non gouvernementales (ONG) internationales et il faut que ça cesse. Les enfants de tous les pays, peu importe leurs conditions de vie, méritent d'être protégés», affirme-t-il.

Soutenue en 2014, la thèse de Jude-Mary Cénat portait sur l'ensemble de la population haïtienne, adultes et enfants, mais un sous-groupe avait attiré son attention. «Nous avions constaté que les enfants de rue présentaient un niveau plus élevé de résilience que les enfants vivant avec leurs parents et une prévalence plus faible de symptômes liés au trouble de stress post-traumatique (TSPT), à la dépression et à l'anxiété.» En collaboration avec d'autres chercheurs, il a voulu confirmer ces résultats auprès d'un plus vaste échantillon de 176 enfants et adolescents de la rue âgés de 7 à 18 ans.

Un article faisant état de leurs résultats a été publié le mois dernier dans Child Abuse & Neglect. «C'est surtout lors des entretiens individuels semi-dirigés que les enfants nous ont raconté ce qu'ils vivaient au quotidien, y compris les agressions sexuelles, précise le chercheur. Les enfants ont cité des noms d'ONG, mais nous n'avons pas inclus ces détails dans notre article, car ce n'était pas l'objet de notre étude.»

Devant les récentes manchettes, Jude-Mary Cénat juge qu'il doit joindre sa voix à ceux qui dénoncent ces ignobles comportements. «Imaginez, en Haïti, il y a des chansons populaires dénonçant les actes de pédophilie des membres de la mission des Nations Unies et des travailleurs humanitaires occidentaux de telle ou telle ONG. Rendu là, on peut presque parler d'un réseau de pédophilie!»

Ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain

Le directeur de l'Observatoire canadien sur les crises et l'action humanitaires François Audet était invité à Tout le monde en parle le 25 février dernier en compagnie de la ministre canadienne du Développement international, Marie-Claude Bibeau, afin de discuter des abus commis dans les organisations humanitaires. Le professeur du Département de management et technologie de l'ESG UQAM a reconnu qu'il y avait probablement des failles dans le système d'aide humanitaire, mais que les comportements déviants étaient le lot d'une poignée d'individus et que cela ne devrait pas porter ombrage à l'ensemble des travailleurs humanitaires.

On peut voir son intervention ici:
https://ici.radio-canada.ca/tele/tout-le-monde-en-parle/site/segments/entrevue/60572/abus-inconduite-sexualite-oxfam-bibeau-audet

Jude-Mary Cénat croit qu'il existe des moyens pour freiner ces agressions. «Le gouvernement haïtien doit exiger de chaque travailleur étranger un casier judiciaire exempt de condamnation pour agression sexuelle ou pédophilie, soutient-il. Et les ONG doivent aussi faire ce travail de vérification en amont. Il en va de la réputation et de l'image de chaque pays qui envoie des travailleurs humanitaires.»

«Le problème, c'est aussi l'impunité dont jouissent les étrangers, autant les travailleurs humanitaires que les soldats de l'ONU, renchérit la doctorante en psychologie Laetitia Mélissande Amédée, qui a participé à l'étude avec Jude-Mary Cénat. S'ils sont pris en faute, on les transfère dans un autre pays, mais ils continuent à travailler et ne font pas face à des accusations criminelles. Il faut que ça change!»

Les États-Unis traduisent de plus en plus en justice les pédophiles qu'ils réussissent à coincer au sein des ONG, mais ce sont à peu près les seuls qui le font, déplorent les deux chercheurs. «Il faut que la communauté internationale se mobilise», insiste Laetitia Mélissande Amédée.

Les enfants de la rue

On ne connaît pas le nombre exact d'enfants de la rue à Port-au-Prince. Les estimations les plus conservatrices font état de 3000 individus, tandis que d'autres évoquent plutôt un chiffre de 40 000! «Certains enfants vivent dans la rue le jour et retournent chez eux le soir, d'autres dorment dans la rue, car ils n'ont pas de parents pour s'occuper d'eux et l'État ne fait rien non plus pour leur venir en aide», explique Jude-Mary Cénat.

Ces enfants disent «travailler» dans la rue. «Ils mendient, ils volent, ils jouent à des jeux de hasard ou ils font des petits boulots – ils lavent des voitures, ils portent les sacs de personnes nécessitant de l'assistance ou ils aident les conducteurs de voiture à se trouver un espace de stationnement», précise le chercheur.

Plusieurs de ces enfants ou adolescents sont des restavèk. «Ce sont des enfants qui ont été placés en domesticité dans une autre famille, explique Laetitia Mélissande Amédée. Leurs parents ne pouvaient plus subvenir à leurs besoins, ils les ont mis dans une famille d'accueil qui doit en prendre soin et leur offrir une bonne éducation en échange de tâches domestiques.»

Certaines familles d'accueil remplissent merveilleusement bien leur rôle, tandis que d'autres se servent des enfants comme des esclaves. Humiliations et violence psychologique, physique ou sexuelle constituent le lot des plus malchanceux. Pour sortir de cet enfer, les enfants choisissent la rue. «La majorité des enfants de la rue que nous avons rencontrés pour notre étude provenait de la domesticité», précise Jude-Mary Cénat.

Choisir la rue n'est pas une panacée, car la violence y est également omniprésente, de la part des autres enfants ou des adultes qui croisent leur route. Et c'est sans compter les agressions sexuelles perpétrées la plupart du temps par les travailleurs étrangers en mission humanitaire. Garçons autant que filles rapportent en avoir été victimes. «Heureusement, il se développe une solidarité parmi certains enfants de rue, qui retrouvent ainsi un semblant de famille. Ils veillent les uns sur les autres et se protègent, notamment contre les Occidentaux qui viennent les voir pour les abuser», note Laetitia Mélissande Amédée.

Résilience et soutien social

Les résultats de leur étude indiquent que ces enfants de la rue ont effectivement moins de symptômes de TSPT que les enfants habitant chez leurs parents. «Pour souffrir d'un TSPT, il faut qu'on soit capable de baisser la garde dans un environnement sécurisant. Or, ces enfants continuent de vivre dans la violence chaque jour et ils doivent survivre. Ce n'est pas encore le temps du TSPT», explique Jude-Mary Cénat.

Les données ont démontré que ces enfants présentent également un niveau de résilience plus élevé que les enfants ne vivant pas dans la rue. «Cela provient en partie de leur auto-efficacité à s'adapter au monde de la rue, juge le chargé de cours. Ils ont développé des stratégies de survie leur permettant de faire face aux traumas et de rebondir. Leur autodétermination est remarquable, ils croient en leurs capacités et ils ont développé des compétences sociales – et des facultés de manipulation, il faut le reconnaître –  qui sont exceptionnelles.»

Les chercheurs ont noté que ces enfants reçoivent beaucoup de soutien social de la part de leurs camarades. «C'est devenu leur famille et cela leur sert de facteur de protection, note Laetitia Mélissande Amédée. Il est rare que l'un d'entre eux dorme sans avoir mangé, même s'il n'a rien trouvé à se mettre sous la dent cette journée-là. Les autres vont lui dénicher quelque chose.»

Les enfants de la rue bénéficient aussi du soutien social fourni par les ONG internationales et par les citoyens, qui les aident souvent. «Ces enfants présentent un niveau de satisfaction du soutien social plus élevé que les enfants qui ne sont pas dans la rue, observe Jude-Mary Cénat. Leur mentalité "Personne ne me doit rien" leur fait apprécier le soutien reçu et cela influence leur niveau de résilience.» La spiritualité, l'humour et la maturité sont également des facteurs de résilience. «Malgré leur situation difficile, ces enfants ont des rêves pour l'avenir», ajoute-t-il.

L'État doit intervenir

Les résultats de l'étude menée par Jude-Mary Cénat serviront à l'élaboration de programmes de prévention et d'intervention auprès des enfants de la rue, espère le chercheur. «L'État doit intervenir. Il faut tenter de réinsérer ces enfants dans leur famille lorsque c'est possible, en s'assurant de leur offrir une bonne éducation. Et pour les orphelins, il faut ouvrir des centres et des foyers qui les prendront en charge convenablement.»

Cet article de Pierre-Étienne Caza est repris du journal web Actualités UQAM.

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Source : André Valiquette, M.A., ARP
Conseiller en relations de presse
Division des relations avec la presse et événements spéciaux
Service des communications
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valiquette.andre@uqam.ca

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