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Communiqués de presse

Quel retard?
Pierre Doray de l'UQAM et Benoit Laplante de l'INRS contestent les conclusions d'une étude du CIRANO comparant le Québec à l'Ontario quant à la diplomation universitaire

Le 2 février 2018 - Des articles récents du Devoir et de La Presse faisaient état d’une recherche de R. Lacroix et L. Maheu1 concluant au retard du Québec, et spécialement des francophones du Québec, en matière de diplomation universitaire en comparaison avec l’Ontario. S’appuyant sur une étude comparant la répartition de la population canadienne par province et celle de la répartition de la population ayant un diplôme universitaire, les auteurs concluent que le Québec – et en particulier les francophones du Québec – seraient sous-représentés, alors que la population universitaire de l’Ontario serait surreprésentée. L’étape suivante du raisonnement identifie les causes de cette situation : l’existence des cégeps, qui fut une mauvaise décision en 1964, et le fait que les francophones du Québec valoriseraient peu ou moins que d’autres groupes sociaux les études universitaires. Ainsi, le propos de la recherche devient une évaluation de l’efficacité des politiques éducatives des différents gouvernements depuis plus de 50 ans.

Les auteurs s’appuient sur des données administratives agrégées : le nombre de diplômes décernés par année au Québec et en Ontario, le nombre de diplôme décernés par année selon la langue maternelle au Québec, le taux de diplomation des universités, etc. Or, ce type d’informations ne permet pas de tirer les conclusions que les auteurs en tirent. Nous le savons parce que nous avons déjà eu à étudier cette question et que, pour parvenir à y répondre, il a fallu utiliser des données d’une autre nature2.

On ne peut pas mesurer la proportion des individus qui détiennent un diplôme universitaire dans une population à un moment donné à partir du nombre des diplômes qui sont décernés par les universités au fil des années. Le fait de détenir ou non un diplôme est une caractéristique des individus. On ne peut mesurer cette proportion qu’à partir de données recueillies auprès de la population. La bonne manière de calculer la proportion des individus qui détiennent un diplôme universitaire commence par utiliser de telles données, comme celle du recensement.

Rappelons, aussi, que la population de chaque province est composée de personnes qui y sont nées, qui y ont étudié et qui y travaillent, mais aussi de migrants venant des autres provinces (…). Chaque province est aussi composée d’immigrants qui proviennent de différents pays et qui ont été largement sélectionnés sur la base de leur éducation, les diplômés universitaires obtenant le plus de points lors de l’évaluation de leur dossier par les autorités canadiennes.

Au Canada, l’Ontario jouit d’une situation particulière. Les bureaux du gouvernement fédéral, grand employeur de diplômés universitaires, sont situés à Ottawa et, donc, en Ontario. De plus, la proportion d’immigrants qui s’installent en Ontario est deux fois plus importante que leur poids démographique au Canada, ne serait-ce que parce la région de Toronto est la métropole économique du Canada. En somme, le poids des résidents universitaires en Ontario est «boosté» par la venue des migrants interprovinciaux et des immigrants.

Si on veut utiliser la proportion des «francophones du Québec» qui détient un diplôme universitaire pour juger de l’efficacité du système d’enseignement du Québec à éduquer les francophones, il faut définir la population des «francophones du Québec» en lien avec la question étudiée. Nous devons alors nous concentrer sur les personnes qui sont nées au Québec, qui y ont étudié et qui y résident toujours au moment où on fait la mesure. Pour comparer les francophones du Québec aux autres groupes linguistiques, il faut définir ces autres groupes, vivant au Québec comme en Ontario, de manière analogue.

Quand on tient compte de cela et que l’on utilise les données adéquates (dans notre cas, le recensement de 2001, où l’on retrouvait les informations pertinentes), les résultats de la comparaison sont différents et les conclusions aussi. Dans notre étude, nous constatons qu’en 2001, la proportion des diplômés universitaires était de 21% chez les francophones nés au Québec et y vivant toujours, de 25% chez les anglophones nés au Québec et y vivant toujours, et de 21 % chez les anglophones nés en Ontario et y vivant toujours. Autrement dit, les francophones du Québec qui sont nés dans leur province et qui y ont étudié sont proportionnellement aussi nombreux à détenir un diplôme universitaire que les anglophones nés en Ontario et qui y ont étudié.

Oui, la proportion de la population totale qui détient un diplôme universitaire est plus élevée en Ontario qu’au Québec. Ceci tient pour l’essentiel au fait que la proportion des personnes nées dans une autre province ou à l’étranger est plus élevée en Ontario qu’au Québec. Oui, la proportion des anglophones du Québec qui détient un diplôme universitaire est plus élevée que celle des francophones du Québec, mais ceci tient au fait que les anglophones du Québec, contrairement à ceux de l’Ontario, sont concentrés dans les couches supérieures de la société et que cette position se transmet d’une génération à l’autre, notamment par le fait d’aller à l’université.

Profitons aussi de l’occasion pour aussi indiquer l’important écart existant entre les personnes résidentes et les «natifs» chez les francophones de l’Ontario : 27% des résidents ont un diplôme universitaire contre 19% chez les natifs. Cela souligne bien que l’effet des migrations interprovinciales peut être particulièrement fort.

Bref, lorsque l’on applique la méthode qui permet de comparer les comparables, on voit que la proportion des diplômés universitaires est la même chez les francophones du Québec que chez les anglophones de l’Ontario. Comme il n’y a pas de différence entre les deux groupes qui sont comparables, il n’y a pas grand-chose à dire sur les avantages et inconvénients comparés des systèmes québécois et ontarien à partir de la proportion des diplômés.

Les systèmes d’enseignement du Québec et de l’Ontario sont différents. La chose est indiscutable, mais elle n’a pas l’effet que les auteurs prétendent voir. Chose amusante, les auteurs omettent de leurs discussions les particularités du système ontarien qui ont fort probablement contribué, bien qu’on ne sache pas exactement comment, à faire varier les indicateurs administratifs qu’ils utilisent, notamment l’abolition de la treizième année du secondaire en 2003, qui a perturbé le flux des admissions à l’université. Ils ont également ignoré le développement des collèges d’arts appliqués et de technologie, qui offrent un très vaste éventail de programmes de formation professionnelle, dont un certain nombre sont couronnés par un baccalauréat, c’est-à-dire un diplôme de premier cycle universitaire. (…)

En conclusion, revenons à la question plus générale de l’évaluation de l’efficacité d’une politique éducative. Notre propos consiste à dire que l’on doit utiliser les données pertinentes et que l’on doit comparer des communautés pertinentes afin de tenir compte de la stratification sociale de chacune d’elles, car on sait que l’accès à l’éducation est fortement lié à cette stratification, ce que tout étudiant de sociologie apprend dès le début de ses études. Notre argument consiste aussi à prendre en compte la situation sociale, politique et économique des juridictions étudiées afin de saisir les dynamiques sociales. En ce sens, la situation de l’Ontario est fort différente de celle du Québec, ne serait-ce par son degré d’attractivité des personnes migrantes et immigrantes.

Ainsi, quand on tient compte de ces différents aspects, les conclusions en matière de politiques publiques ne peuvent être que différentes. Dès lors, le seul mérite de l’étude de Lacroix et Maheu est de souligner, a contrario, les précautions à prendre quand nous nous interrogeons sur l’efficacité des politiques publiques et sur la qualité des données probantes.

*Les signataires de ce texte d'opinion sont Pierre Doray et Benoît Laplante. Pierre Doray est professeur au Département de sociologie de l'UQAM et membre du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST). Il s'intéresse particulièrement à la sociologie de l'éducation et aux parcours étudiants, à l'accès et à la persévérance dans l'enseignement postsecondaire. Benoît Laplante, professeur au Centre urbanisation, culture et société de l'Institut national de recherche scientifique, est spécialisé en démographie sociale et dans les méthodes statistiques en sciences sociales.

1. Lacroix Robert et Maheu Louis, «Les tendances de la diplomation universitaire québécoise et le retard des francophones», dans Joanis Marcelin et Montmarquette Claude, Le Québec économique 7 : Éducation et capital humain, Québec, Presses de l’Université Laval, Marcelin, pp. 299–339.

2. Nicolas Bastien, Pierre Chenard, Pierre Doray et Benoît Laplante, «L’accès à l’université: le Québec est-il en retard ?». Montréal : Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST) : 2013. (Note de recherche; 2013-01). Un article tiré de cette note a été publié dans une revue à comité de lecture : Benoît Laplante, Pierre Doray, Nicolas Bastien et Pierre Chenard, «A tale of two logics: social reproduction and mobilisation in university access in Quebec, 1945–2000», British Journal of Sociology of Education, 37(2)/2016 : 313–333.

Cet article a été publié dans le journal Web Actualités UQAM, le 1er février 2018.

Le professeur Pierre Doray est disponible pour des entrevues.

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Source : Rose-Aline LeBlanc, conseillère en relations de presse
Division des relations avec la presse et événements spéciaux
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Tél. : 514 987-3000, poste 2248
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